Regards croisés sur la contestation contemporaine: Facteurs institutionnels, espaces infrapolitiques et micro-dynamiques

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Bien que depuis les années 1960 les mouvements sociaux se soient multipliés au point que certain.e.s auteur.e.s parlent de l’émergence d’une « société de mouvements sociaux » (Dodson 2011; Meyer et Tarrow 1998; Soule et Earl 2005), nous assistons à une intensification importante de la contestation. Rien que dans les quatre dernières années, on peut mentionner la Marche mondiale des femmes, les actions chocs des féministes de Femen, les mobilisations contre les rencontres du G8 et du G20, le « Printemps arabe », les « Indignés » espagnols et grecs, Occupy en Amérique du Nord, les grèves étudiantes massives au Chili en 2011 et au Québec en 2012, les conflits environnementaux liés au gaz de schiste et aux sables bitumineux et les mobilisations autochtones au Canada (pour un survol au niveau mondial, voir Ortiz et al. 2013). Il semble bien que la contestation — entendue comme un ensemble de modes d’action transgressifs et non-conventionnels opérants en-dehors des canaux institutionnels traditionnels afin de remettre en question l’ordre établi (Tilly et Tarrow 2007) — soit l’une des principales réponses sociales et politiques à ce qu’on nomme communément la « crise de la démocratie représentative » (voir, par exemple, della Porta 2013).

Mais la contestation ne se réduit pas à la rue. Parallèlement à la clameur, des expériences militantes se multiplient en marge des institutions et du marché, de manière à répondre de façon autonome aux besoins et aspirations des communautés marginalisées (Jeppesen et al. à paraître; Sarrasin et al. 2012; Shannon 2014; Sitrin et Azzellini 2014; Collectif Mauvaise Troupe 2014). Assemblées de quartier, systèmes d’échanges de biens et de services, réquisitions d’immeubles, coopératives de travail et centres sociaux autogérés sont parmi les initiatives qui incarnent cette dimension de l’action contestataire. Celles-ci forment le socle culturel et structurel des mobilisations dans le cadre de cycles de contestation (cf. Tarrow 1989; 1995). Elles renvoient aux formes quotidiennes et parfois souterraines de résistance, ce que Scott (1990) a appelé l’« infrapolitique » des groupes subalternes et que l’on peut distinguer de la dimension visible des actions médiatisées dans l’espace public.

À la différence de nombreux travaux sur les mouvements sociaux qui ne mesurent les mobilisations qu’à l’aune des évènements publics protestataires enregistrés par les médias (voir McAdam et al. 2005; Staggenborg et Taylor 2005; Tilly 2010), le Collectif de recherche interdisciplinaire sur la contestation (CRIC) propose d’ouvrir les perspectives de recherche à ce double objet : à la fois visible et souterrain, ponctuel et quotidien.

Le Collectif de recherche interdisciplinaire sur la contestation (CRIC) est une équipe de recherche « en émergence » financée par le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC). Sa programmation s’articule autour de 3 axes :

1) les sources institutionnelles des dynamiques contestataires;

2) l’espace infrapolitique de la contestation;

3) les dynamiques affectives et intersectionnelles de la contestation.

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Axe 1 : Les sources institutionnelles des dynamiques contestataires

Responsables : Marcos Ancelovici et Pascale Dufour.

Question centrale : Comment expliquer les modalités d’action et la dynamique des mobilisations qui font irruption dans l’espace public et confrontent directement l’ordre politique institué?

Regards théoriques croisés : Le point de départ de cet axe sera le modèle du processus politique tel que développé dans les travaux de Tilly (1978; 2008; 2010), McAdam (1999 [1982]) et Tarrow (1989; 1995; 2011) (voir aussi McAdam et al. 1996; McAdam et al. 2001; Tilly et Tarrow 2007). Ce modèle, qui cherche à expliquer la dynamique des mouvements sociaux par leur fonctionnement interne et leur rapport au système politique, met de l’avant plusieurs facteurs : les organisations, les ressources, les cadres cognitifs, les répertoires d’action et la structure des opportunités politiques (voir Goodwin et Jasper 2004 pour une critique).

Bien qu’il prenne en compte les facteurs politico-institutionnels, ce modèle réduit les institutions à un contexte structurel. Face à cette conception étroite, nous proposons d’adopter une conception large et de considérer les institutions non seulement comme un contexte mais aussi comme constitutives des discours, des intérêts, des identités collectives et des répertoires qui motivent et guident la contestation. En nous appuyant sur nos travaux antérieurs (Ancelovici 2002; 2008a; 2008b; 2011; 2013; 2014; à paraître; Ancelovici et al. à paraître; Dufour, 2013), sur les théories néo-institutionnalistes (Campbell 2004; Clemens 1996; DiMaggio et Powel 1991; Hall et Taylor 1996; Skocpol 1985; Thelen 1999) et sur des critiques récentes du modèle du processus politique (Ancelovici 2009; Ancelovici et Rousseau 2009; Armstrong et Bernstein 2008; Dufour, 2013b; Fligstein et McAdam 2011; 2012; Mathieu 2007; 2012), nous chercherons à élaborer collectivement une approche constructiviste de la contestation qui insiste sur la façon dont les institutions constituent, modèlent et canalisent les mobilisations.

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Axe 2 : L’espace infrapolitique de la contestation

Responsables : Anna Kruzynski et Rachel Sarrasin.

Question centrale : Comment rendre compte des modes de constitution, d’organisation et d’action des groupes subordonnés ou subalternes au sein de la dimension « infrapolitique » de l’action contestataire?

Regards théoriques croisés : Malgré son apport reconnu, l’approche du processus politique minimise l’importance socio-politique et scientifique de l’espace infrapolitique de la contestation. Dans la littérature existante, l’intérêt accordé à cette dimension se résume à sa contribution à l’émergence des mobilisations publiques (Dufour et Goyer 2009; Fillieule 2009; Mathieu 2002). Il en résulte une conception trop étroite des mouvements sociaux et une vision discontinue de leur développement qui exclut de l’analyse un ensemble d’initiatives militantes qui constituent pourtant un terreau fertile pour le renouvellement de la contestation, pour son enracinement dans des communautés revendicatrices (Flesher Fominaya 2010b) et pour la construction d’alternatives politiques plus égalitaires et démocratiques (Sarrasin et al. 2012).

L’équipe du CRIC propose d’élargir l’approche de la contestation afin d’y inclure de manière systématique l’étude des réseaux « submergés » (Melucci 1989), composés notamment d’acteurs tels les organisations communautaires, les associations de défense des droits, les entreprises d’économie sociale ou solidaire (Kruzynski et Silvestro 2013; Lavoie et al. 2014) et les collectifs féministes et antiautoritaires (Bellemare-Caron et al. 2013; Jeppesen et al. 2014; Kruzynski 2007; Kruzynski et al. 2012, 2013; Lambert-Pilotte et al. 2007; Pagé 2006; Sarrasin et al. 2012). Le CRIC s’inspirera des approches critiques sur la transformation sociale (Keucheyan 2013) et des outils théoriques et pratiques de la littérature sur l’organisation et le développement économique communautaires (Hanley et al. 2013; Lamoureux 2010; Shragge 2013; Solnit 2009) pour questionner le rapport au changement socio-politique des initiatives qui se situent dans l’espace infrapolitique de la contestation. De plus, notre équipe mobilisera les théories de la production ascendante des savoirs (Choudry et Kapoor 2013; Dupuis-Déri 2013c; Shutaitis et Graeber 2007), les traditions épistémologiques féministes des savoirs situés (Harding 1991; 2004; 2008; hooks 1984; Collins 1990; 1998; Smith 1990) ainsi que les principes de l’éducation populaire (Cacérès 1964; Freire 1970; hooks 1984; 1994; Maurel 2010) et de la recherche-action (Breton et al. 2011; Breton et al. 2010; Kurtzman 1999; Liu 1999) pour analyser la production et la mise en commun des savoirs militants dans cet espace infrapolitique.

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Axe 3: Les dynamiques affectives et intersectionnelles de la contestation

Responsables : Francis Dupuis-Déri et Geneviève Pagé.

Question centrale : Comment l’affect et les rapports de pouvoirs influencent-ils l’engagement des individus et la dynamique contestataire?

Regards théoriques croisés : Cet Axe est en émergence et l’un des buts du CRIC est de développer une forte expertise commune afin de l’étoffer et le renforcer. La programmation du CRIC compte aborder l’enjeu de l’affect (amitié, confiance, « care », colère, etc.) et des rapports de pouvoirs internes aux mobilisations à partir de deux perspectives complémentaires, les théories féministes de l’intersectionnalité (c’est-à-dire relatives à l’imbrication des systèmes d’oppression) et l’étude de l’affect politique.

D’un côté, la perspective féministe conduit à élargir notre regard en considérant les formes et les effets multiples des relations de pouvoir qui se déploient au sein des espaces militants (Breton et al. 2012a, 2012b, à paraître; Breton et al. 2007; Dunezat 2008; Dupuis-Déri 2009; Falquet 2005; Fortier et al. 2009; Galerand 2006; Kruzynski 2004; Pagé 2012a, 2012b, 2014b, 2014c, 2014d). D’un autre côté, la prolifération des écrits sur l’affect — que ce soit à travers la sociologie des émotions (Clough et Halley 2007; Dupuis-Déri 2010; Goodwin et al. 2000; 2001; Gould 2002; Jasper 2011), les théories féministes (Ahmed 2004; Berlant 2011; Brennan 2004; Cvetkovitch 2003; Hemmings 2005; 2012; hooks 1994; 1995; Khanna 2012; Kruzynski 1999; Lorde 1984; Ngai 2005; Sedgwick 2003) ou les études culturelles (Gregg et Siegworth 2010; Massumi 2002) — nous permettra d’apporter une réponse plus nuancée à la question « pourquoi se mobilise-t-on? ». Pour ce faire, nous nous pencherons notamment sur les incitatifs, les supports et les obstacles émotifs et sociaux à l’engagement et au désengagement au sein de collectifs militants et d’espaces infrapolitiques.

 

* La bibliographie des références mentionnées dans la description des axes de recherche du CRIC est disponible en ligne.